Sur Saint-Denis, la liberté - Chronique d'un lecteur

Au coin de Saint-Denis et de Maisonneuve, j'ai rendez-vous avec Maya el Kheir. Chaussures et casque de chantier, c'est une jeune femme de 31 ans à l'air déterminé que je retrouve. Son équipement n'est pas accessoire, Maya est une toute nouvelle architecte, inscrite à l'Ordre depuis moins d'un an. Elle est arrivée du Liban en 2004. À l'écouter parler, on comprend vite qu'elle étouffait dans une société trop étroite pour elle. Le Québec et Montréal ont été comme l'oxygène qu'elle cherchait.

 

«Au Liban, il y avait une bourse pour les étudiants francophones en architecture pour venir ici faire ses études. Le choix des étudiants était fait par le Liban mais la bourse était financée par le Québec. J'ai été choisie.» Maya peut ainsi suivre son compagnon de l'époque, un compatriote qui a déjà immigré.

Au pays, ils ont une relation secrète, mais ils veulent des enfants et sont donc contraints de se marier. Sur le sol canadien, l'union ne tiendra pas plus de deux ans, mais cette concession faite au modèle social libanais est un des nombreux compromis auxquels Maya a voulu échapper: «Là-bas si on est différent, on n'est pas juste différent, on est un extra-terrestre. Il n'y a que deux camps, le bien et le mal. Tout ce qui touche à la religion est tabou, tout comme l'émancipation de la femme ou sa place dans la société. Il faut satisfaire à un ensemble d'obligations morales, si on ne fait pas la prière, le ramadan, on est mal vu. Et je ne parle même pas d'avoir des opinions sur la sexualité, l'homosexualité...»

En arrivant pour ses études, Maya échappe à ce carcan. Une révélation pour elle: «Venir ici m'a permis de me trouver. C'est beaucoup plus simple d'être une femme dans cette société. Je l'ai vérifié aux études et maintenant dans le monde professionnel.» Depuis 2004, elle a obtenu deux maîtrises universitaires, en aménagement et gestion urbaine et en conservation du patrimoine ainsi que la validation de son diplôme libanais d'architecture. Mais au milieu de ce brillant parcours, elle a connu une période d'incertitude qui aurait bien pu voir s'écrouler tous ses espoirs.

Nous sommes à l'été 2006. Un accrochage à la frontière entre le Hezbollah et l'armée israélienne dégénère. La guerre fait son retour entre Israël et le Liban. À Montréal, Maya vient de finir sa première maîtrise et a prévu de rentrer au pays : «Mais en voyant les gens essayer de fuir le Liban, je trouvais ça étrange de vouloir y retourner.»

Le souci c'est que son visa d'études et sa bourse arrivent à échéance. La province va alors lui accorder, à titre exceptionnel, une prolongation. Un geste dans lequel elle perçoit une portée symbolique : «Le fédéral avait rejeté ma demande, j'ai alors contacté le gouvernement québécois. Cette décision administrative me permettant de poursuivre mes études et ma vie ici a été quelque chose de très fort pour moi.» Elle en fait donc bon usage et poursuit sur sa lancée.

Ce faisant, elle apprend également à mieux connaître les moeurs du Québec, avec quelques surprises: «S'il y a une grande liberté ici, il y a aussi une contrepartie. On s'aperçoit que les gens aiment rester dans leur bulle, dans un certain individualisme. J'ai commencé à remarquer ça dans le bus. Au Liban, je faisais souvent le voyage entre Tripoli et Beyrouth et tout le monde se parlait. Ici chacun reste de son côté. C'est anecdotique mais révélateur.» Les liens qu'elle tisse à l'université son également empreints de cette même idée du «chacun chez soi»: «Je pouvais parler avec des personnes en cours et les voir m'ignorer en les croisant dans la rue.»

Dans ce constat, Maya ne voit pas forcément un défaut, simplement un fait à intégrer. Une démarche faite d'humilité qu'elle applique en permanence et qui lui fait prendre le contrepied sur des sujets plus délicats qui touchent à son statut d'immigrée : «Lorsque j'entends parler de racisme, j'ai souvent des doutes. Pour moi, le racisme vient souvent de la façon de voir, de la façon d'être de celui qui se dit être victime. Si je cherche le racisme dans le regard de l'autre je vais me comporter pour provoquer cette réaction.»

Aujourd'hui, en tant que jeune architecte et nouvelle Québécoise, Maya se passionne pour la ville, sa ville. Elle en constate les changements, parfois à regret: «Dans la conservation du patrimoine architectural, il y a des choses tristes à Montréal. D'anciens bâtiments sont détruits alors qu'il était possible d'en faire des joyaux, sans pour autant disposer de très gros budgets. Mais il est parfois difficile de faire entendre ce discours aux promoteurs, qui sont dans une autre logique.»

C'est ce même gâchis qu'elle observe dans son quartier d'Hochelaga: «Quand je vois ce qui s'y passe, au niveau de l'urbanisme mais aussi au niveau sociologique, je ne suis pas très optimiste.» Son optimisme, elle le garde pour des petits projets qui incitent les Montréalais à redécouvrir leur patrimoine: «J'aime beaucoup le travail qu'a fait un de mes anciens professeurs sur Saint-Laurent, en faisant des sortes de fiches d'identité devant des petits ensembles datant des années 50. On y découvre l'histoire d'une maison, par exemple, le nom de celui qui l'a fait construire, ceux qui l'ont habitée, qui l'ont modifiée. Pour moi, c'est ça l'architecture, pas seulement une construction mais aussi un environnement et une histoire dans la ville.» C'est aussi ce que font les personnes venues d'ailleurs, elles viennent mettre leur petite pierre à l'édifice pour modifier le paysage.

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