Quelle alternance pour la Syrie ? - Chronique

  • Par prodduck
  • Le 2012-05-13 18:27:06
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Samedi

 Double culture

Grisaille et pluie. Temps hors de saison ? Je ne saurai le dire. On a tendance à dévaloriser ce qui est, ou plutôt à valoriser ce qui n’est pas, ce qui n’est plus. Mais le climat n’est pas le souci du moment. Nous sommes en veille d’élection. Je perçois autour de moi une tension ; diffuse, il est vrai, mais palpable, et je me demande si l’enjeu électoral en est responsable ou si c’est la dramaturgie obligée de la campagne. Je me le demande sans chercher la réponse. Mon esprit est ailleurs, préoccupé d’un drame, malheureusement véritable, taché de sang. C’est l’un des aspects de ma double culture que de me trouver ici et là en même temps. Hasard des calendriers ? Demain, la France vote pour élire son président, lundi, la Syrie, pour ses députés. Elections d’inégale portée, surtout connaissant les conditions de celle qui se déroulera en Syrie ? C’est justement cela qui me retient, qui exige que je prenne de la distance. Et je ne suis pas seul dans ce cas. On me dit qu’en Syrie les gens s’intéressent plus aux élections françaises qu’aux leurs. Le regard est toujours attiré ailleurs.

Dimanche

Les conjonctions

Aujourd’hui a prolongé hier ; dans une attente plus diluée cependant. J’ai laissé venir le soir, l’heure des résultats, pour écrire. Non en juger ; les considérer avec cette distance que j’ai choisi d’adopter. Et je dois dire que ce qui s’est imposé à mon regard lointain, très vite, c’est le fait de l’alternance, sa consistance. Passées les réactions de joie ou de tristesse, qui ne concernaient que les militants, on a pu voir qu’elle s’est faite en totale sérénité. Chose normale, dira-t-on. A mon sens plus importante qu’on ne le suppose. Je pense notamment aux remarques du philosophe grec Aristote pour qui la vertu du citoyen, ce qu’il appelle ainsi, c’est la capacité de gouverner et d’être gouverné. N’est-ce pas là non seulement le sens de l’alternance mais plus largement de l’existence politique, et peut-être même de la démocratie, qui donne tout son poids au processus électoral ? J’insiste sur la conjonction «et», car on serait tenté de lire «ou» ; la plupart du temps d’ailleurs on lit «ou» sans songer aux conséquences.

Lundi

 Légal mais illégitime

Les bureaux de vote ont ouvert tôt ce matin. La première élection libre, ou du moins multipartite en Syrie depuis… cinquante ans ! Ce pourrait être un événement. Mais, personne n’y croit. Le contexte de guerre civile et les morts qui jonchent les rues ne s’y prêtent pas ; et c’est un euphémisme! Les nouveaux partis, qui justifient le qualificatif «multiple», semblent très, trop nouveaux, comme créés pour l’occasion. L’opposition a décidé de boycotter ces élections. Si bien que, sans avoir besoin de recourir aux sondages, les observateurs peuvent d’ores et déjà affirmer que le parti Baas continuera de dominer l’Assemblée du peuple comme autrefois. Tout porte donc à croire que si elles seront légales, ces élections n’auront pas de légitimité. Pouvait-il en être autrement ? Je ne fais pas référence à la situation actuelle, mais à la relation au pouvoir dans ces régions que je connais bien. Clairement, le «et» de l’alternance ne s’y applique pas. Le pouvoir y est vécu comme un enjeu sans contrepartie. Règne une logique du tout ou rien, en laquelle il n’est pas concevable de gouverner et d’être gouverné. Dans ces conditions, à quoi peuvent servir des élections ?

Mardi

 la vanité des choses

Le calme est presque pesant. C’est le 8 mai. On fête, en France, la victoire, la fin d’une guerre atroce dans sa puissance dévastatrice, et les idéologies qui s’y sont invitées. Mon fils a appris cela dans les livres d’histoire. Je me dis que ce que nous vivons, aujourd’hui, appartiendra, demain, à ces livres où quelques lignes condensent la poussière des faits. Des chefs d’Etat, qui bouchent notre horizon comme une fatalité, finiront réduits à une phrase, deux dates. N’est-ce pas ce qui est en train d’arriver à Kadhafi ? Déjà presque oublié, page tournée. Ce constat est désespérant pour nos passions. On peut aussi y voir un rappel à la vanité des choses. Allons, la vie suspendue de ce jour férié me rend mélancolique. Un peu triste aussi devant le prix en vie humaine que ces passions, celle du pouvoir en particulier, exigent.

Mercredi

 «pouvoir» ou «révolution»

Retour au quotidien, aux journées ordinaires. Le quotidien, ici, c’est l’activité réglée des échanges, là-bas, les tués dont on fait une sinistre comptabilité. Quand les belligérants appartiennent à une même nation, cela s’appelle une guerre civile. Le mot circule déjà, mais il faut en apprécier la portée, comprendre que les deux camps ont radicalisé leur position. Les deux camps, que je ne confonds pas avec l’ensemble de la population. Les Occidentaux veulent croire que le peuple syrien s’est levé pour réclamer la démocratie ; et l’idée de révolution n’est jamais loin dans leur esprit. Cela me gêne. En dehors du prestige dont jouit le terme de révolution en France, il n’est pas sûr qu’une telle chose soit souhaitable. On sait comment une révolution commence, jamais comment elle finit, quelle sera l’ampleur du carnage. Un personnage de Dostoïevski s’interrogeait : toute la science du monde vaut-elle les larmes d’un enfant ? On pourrait mettre «pouvoir» ou «révolution» à la place de «science» sans altérer la question. Or j’y suis particulièrement sensible; les souvenirs que je garde de la Syrie sont essentiellement ceux de mon regard d’enfant.

Jeudi

 La mécanique de la violence

Dégoût. Dégoût, parce que le pire paraît irrésistible. De nos jours, tout est monnayable ; on parle même de mettre en coupe ces biens communs que sont l’eau et l’air, mais le sang lui, le sang semble d’une effrayante gratuité ! Je voulais pourtant tourner mes regards ailleurs, délaisser un instant les sombres pensées. J’envisageais de m’intéresser à la Grèce où tout un peuple a décidé de n’être définitivement pas gouverné. Mais 40, 50 morts, près de 300 blessés à Damas, et la journée commence à peine, comment ne pas revenir au malheur ? Qu’en dire, cependant ? Les mots sont tellement usés ! Des peaux mortes que l’on ramasse et dispose côte à côte pour faire des phrases. Je doute d’ailleurs que, même dotés de leur densité originelle, ils puissent cerner l’atrocité. Tout se passe, au contraire, comme si celle-ci les avait très tôt débordés et rendus inutiles. On se console alors en cherchant le coupable. Vaine quête qui ne lave pas le sang. La mécanique de la violence a pris le pas sur les hommes qui avouent leur impuissance. La répression et la révolte vont main dans la main et se paient sur la chair des passants. C’est tout.

Vendredi

 état prophétique

La semaine s’achève. Elle me laisse sur des interrogations. Je sais que le doute est lié à l’esprit français. Celui qui m’assaille toutefois est d’une autre nature. Je ne doute pas des réponses mais des questions. On veut imposer la démocratie au monde arabe. Certes, la démocratie est une belle chose, mais elle appartient à une culture qui n’est pas celle de ce monde. Cela le condamne-t-il à sombrer dans la violence et la tyrannie ? Evidemment non. Faut-il alors se reposer sur l’islam, dont on fait un concurrent de la démocratie, un peu contre son gré ? A Médine est née l’idée d’un Etat prophétique. Or, un Etat prophétique n’est certainement pas une solution ni une réponse, c’est une énigme. Interrogations, énigme, voilà qui est un peu, non tout à fait, à l’image de cette semaine.

Mohed Altrad

D’origine syrienne, Mohed Altrad est chef d’entreprise et président du club de rugby de Montpellier. Ses deux premiers romans, Badawi (Actes Sud, 2002) et l’Hypothèse de Dieu (Actes Sud, 2006), nourris de sa propre histoire, racontent les origines dans le désert et l’apprentissage de l’exil. La Promesse d’Annah vient de paraître, également chez Actes Sud.

Tous les samedis, l’actualité vue par un écrivain, un intellectuel, un artiste…

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